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1) NOTE SUR LES PARLERS ZENAGA par ANDRE BASSET

Articles de dialectologie berbère, LIBRAIRIE C.KLINCKSIECK, PARIS,1959



J’ai profité de mon séjour à Saint-Louis et à Dakar, aux mois de juin et de juillet 1932, pour entendre quelques informations zenaga. Nous avons déjà, pour ces populations berbérophones, deux études dues au général Faidherbe et à mon père, intéressantes pour les éléments déjà nombreux de vocabulaire qu’elles contiennent. Ainsi ai-je fait porter mon effort dans un autre sens et me suis-je attaché à la notation phonétique et surtout à l’analyse grammaticale ; les quelques 300 noms et 200 verbes que je rapporte me permettront ainsi de pénétrer plus avant qu’on ne le fait actuellement, dans la morphologie de ces parlers. En attendant la publication intégrale de mes notes, voici déjà des conclusions que l’on peut formuler dès maintenant en s’appuyant sur des verbes fondamentaux.



La phonétique est profondément troublée, ainsi par le passage à la chuintante de l, s, z brefs, la tendance à la disparition de gh, l’assourdissement caractérisé à la finale et l’existence d’un r sourd, la dissimilation parfois de –tt- en –nt-, la présence de laryngales, etc. Ce trouble s’étend à la morphologie quand le son traditionnel d’une désinence se trouve modifié : ainsi –g-k à la 1ère personne commune du singulier au lieu de –gh, ou même, par suite d’une altération plus profonde, n’est plus directement saisissable, comme l’indice –t du fém. sing. dans les groupes –lt et –st aboutissant respectivement à –l et –s. Mais quelle que soit déjà l’originalité du consonantisme, c’est le vocalisme surtout qui donne au zenaga sa couleur propre. Le timbre des voyelles est profondément altéré, celui de la voyelle furtive principalement qui sonne à l’oreille tout autrement que dans les parlers de l’Afrique du Nord. Plus encore, le système des alternances vocaliques n’existe plus, pour ainsi dire, qu’à l’état de traces : les types ens, ini ( voir André Basset, La langue berbère, 1929, parag. 65 , 74) sont particulièrement nets à cet égard. On ne saurait trop exagérer l’importance de ces dernières perturbations : c’est le système grammatical, le plus linguistique qui sont menacés.



Au total, le zenaga représente un groupe de parlers berbères profondément aberrant, et c’est le seul qui le soit. Cette originalité, ce n’est pas du tout, comme on a pu le croire parfois, à des tendances conservatrices qu’il la doit, mais au contraire à des tendances évolutives particulièrement prononcées, et quand on considère par exemple le clavier des sons, si étrange pour un berbèrisant et sans doute moins étrange pour un africanisant, ces tendances évolutives ne paraissent pas toutes spécifiquement berbères.
TamattuT nnegh machi ghir i waghrom
Tattali zang u yis wa Traffed' agastur."
The shawi woman isn't just for house work
She rides the horse and carries a sword.

#2
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2) QUELQUES CONSIDERATIONS SUR LA LANGUE BERBERE par ANDRE BASSET

Articles de dialectologie berbère, LIBRAIRIE C.KLINCKSIECK, PARIS,1959



J’ai donné, dans le volume publié à l’occasion du Cent-cinquantenaire de l’Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes ( Paris, Imprimerie Nationale, 1948), un bref aperçu d’ensemble sur la langue berbère. Ces pages sont trop récentes pour que j’éprouve la moindre envie de les récrire, et je me permets d’y renvoyer ceux que la chose pourrait intéresser. Elles sont au demeurant d’autant plus aisément accessibles qu’elles constituent, à volonté, un fascicule isolé. Cependant des lectures récentes, toutes récentes même, m’ont prouvé qu’il ne serait pas utile de revenir sur certains problèmes ou certains aspects que j’avais à peine effleurés, voire négligés, d’où les observations suivantes :



L’origine du berbère est pour nous un mystère. La plus ancienne attestation, en quelque sorte, de cette langue, par elle-même, irrécusable, est du XIIe siècle, simplement. Elle est constituée par quelques brèves phrases insérées dans les mémoires d’El Baidaq, ce compagnon du Mahdi almohade, Ibn Toumert, dont M. Lévi-Provençal a eu l’heureuse fortune de retrouver à la bibliothèque de l’Escurial le manuscrit, qui était venu y échouer à la suite de providentiels avatars. Ces phrases, dont G. Marcy a fait dans Hespéris une étude qui appelle les plus sérieuses réserves, nous fournissent un témoignage de premier ordre sur l’état de la langue à cette époque, dans un coin de l’Atlas, au Sud de Marrakech. Et si certaines restent une énigme pour nous, parce que divers mots sont tombés en désuétude, d’autres, aussitôt comprises que lues, nous prouvent, indubitablement que, des éléments de lexique à part, la langue n’y a pas, ou pratiquement pas, évolué.



Il n’y a, par contre, rien de positif à tirer des auteurs anciens, en particulier d’un passage souvent cité de saint Augustin, rien, en l’état de nos connaissances, de la toponymie, voire de l’anthroponymie antiques et surtout des inscriptions libyques qui pourraient être décisives et qui, perpétuellement reprises sous l’angle du berbère, se refusent toujours aussi absolument à livrer leur secret. L’on fera toutefois une réserve pour des inscriptions de Tripolitaine en caractères latins, pour lesquels M. Beguinot, au dernier Congrès des Orientalistes ( Paris, 1948), a très ingénieusement présenté une lecture berbère.



Au total, si nous sentons bien que la langue berbère est installée depuis fort longtemps, depuis une époque préhistorique, sur tout ou partie du nord de son domaine actuel, qui s’étend, par masses morcelées d’importance très inégale, de l’Atlantique à la frontière égyptienne, de la Méditerranée à la falaise de Hombori, au sud du Niger, nous ne savons ni où exactement, ni depuis quand. Est-il besoin d’ajouter qu’il est pour le moins imprudent de parler ici d’autochtonisme ? L’autochtonisme est une notion qui, historiquement nous échappe. Mais en outre, si après avoir cherché dans toutes les directions à quelle famille de langues le berbère pouvait se rattacher, l’on en est revenu, sur des indices malheureusement trop limités et trop souvent encore sujets à critiques, à un groupe chamito-sémitique, n’est-ce pas peut-être ouvrir la porte à l’hypothèse d’une expansion vers l’ouest d’un groupement oriental, un peu, quel que soit le point de départ et quelles qu’en aient été les modalités, comme l’ont fait par la suite les Arabes ? Et n’est-ce pas également ouvrir la porte à la recherche d’un substrat préberbère, à l’ouest tout spécialement ?



Si, en effet, une fois éliminés les apports d’un régime tenant de l’adstrat et du superstrat, ainsi que les emprunts massifs à l’arabe, les très rares survivances directes ou indirectes du grec et du latin, voire du phénicien, une énorme part des faits linguistiques paraît, dans le cadre du chamito-sémitique, sans correspondance dans les autres langues du groupe, ce ne serait pas nécessairement et uniquement parce que le berbère aurait seul gardé certains éléments du fond commun, parce qu’il aurait procédé à un renouvellement interne, mais aussi parce qu’il aurait hérité d’une ou plusieurs langues partiellement ou totalement submergées. Et ceci pourrait également entrer en ligne de compte dans l’explication de la répartition dialectale du fond actuellement tenu pour proprement berbère, répartition qui ne serait pas, elle non plus, nécessairement et uniquement déterminée par une inégale vitalité ici et là du même fond commun , mais aussi par tel ou tel substrat régional,_ suggestions encore bien audacieuses dans l’état de nos études, mais combien séduisantes.



Par un curieux paradoxe, alors que trop souvent encore le mot de « primitif » revient en parlant des Berbères_ quand il est abusif de l’employer même pour les plus sauvages de nos contemporains_ trop souvent aussi nous commettons une erreur inverse en nous imaginant, sur certains points, leur langue comme l’expression, d’une mentalité plus exactement identique à la nôtre qu’elle ne l’est en réalité.

Sans doute, dans le concert des langues du globe, nous y retrouvons maintes catégorisations, maintes formulations de ces catégorisations qui nous sont familières, et nous avons l’impression d’entrer quasi de plain-pied dans cette grammaire. Dès l’abord, par exemple, nous apercevons une distinction morphologique caractérisée entre formes verbales, stricto sensu, et formes nominales. Nous retrouvons la notion de genre, sa limitation à deux, masculin et féminin, et, comme chez nous, une répartition souvent arbitraire en apparence, des noms entre les deux genres, d’où l’obligation de distinguer soigneusement genre naturel _ ou sexuel _ et genre grammatical, quelles que soient les raisons multiples et point toujours discernables qui ont amené, entre autres, l’intégration dans le masculin grammatical de l’augmentatif et fréquemment du collectif, et inversement dans le féminin grammatical du diminutif et du nom d’unité. nous constatons la présence de deux nombres et de deux seulement, singulier et pluriel, d’un jeu de pronoms personnels et, dans le verbe et dans ce pronom, de trois personnes, aux deux nombres et , le cas échéant, aux deux genres. Le nom peut être substantif ou adjectif, et, adjectif, épithète ou attribut. Il existe encore, à défaut de relatifs, contrairement à ce que s’obstinent à enseigner les grammaires berbères, des adjectifs et des pronoms démonstratifs et tout un jeu de particules, parmi lesquelles des prépositions, des conjonctions ou des adverbes. La phrase se déroule en propositions selon un agencement paratactique ou syntactique avec verbe, mais point nécessairement, sujet exprimé, s’il en est besoin, compléments de toutes sortes, le cas échéant, non pas selon un ordre naturel, comme il est dit parfois _ il n’en est pas qui soit spécialement naturel _ mais selon un ordre qui ne nous surprend pas outre mesure : le verbe vient normalement en tête et le sujet exprimé le suit, sous réserve d’un usage très fréquent de l’anticipation soit du sujet, soit des compléments, soit des deux à la fois ainsi qu’y pousse, dans une langue où la position initiale est la principale, le désir expressif d’y mettre les mots importants. En somme, nous n’éprouvons, en abordant l’étude, aucun dépaysement comparable à celui que nous ressentons en présence de telle langue noire ou plus encore de telle langue de l’Extrême-Orient. Il faudrait cependant parfois se défier de ces abords trop aimables et ne pas tomber, comme on le fait à peu près constamment , dans les pièges qui nous sont tendus.

Il est clair que, dans le verbe, par exemple, on réagit immédiatement et à peu près correctement à la question des voix et des formes dérivées. Si la factitivité et la réciprocité s’expriment non par des auxiliaires ou des compléments, mais par un jeu de dérivation grammaticale _ forme à sifflante, forme à nasale _ toujours vivant et bien vivant, c’est assurément qu’il s’agit là de notions, immédiatement décelables et décelées, qui ont été et restent encore de première valeur dans cet état de civilisation. Mis je ne sais si l’on se rend exactement compte de la position du passif. Assurément celui-ci s’exprime par une forme dérivée _ la forme à dentale ou, pour certains verbes, sans que nous justifions encore cette confusion, la forme ou une forme à nasale, à l’exclusion de la réciprocité ou parallèlement à elle. Mais, et c’est là une chose que Foucault a été le seul jusqu’ici à marquer systématiquement, le plus souvent peut-être, le passif s’exprime tout bonnement par la forme simple, sans différenciation formelle de l’actif, le contexte seul permettant de décider. Et s’il est cependant des cas de différenciation, ce sont là les cas particuliers où intervient le glissement du factitif à l’actif. soit toute une série de problèmes, psychologiques et historiques, que l’on ne paraît pas généralement soupçonner.

Il est clair également qu’il n’existe qu’un mode concret différencié, l’impératif, pour l’ordre et la défense, et, si l’on veut, un mode grammatical, le participe, toutes les autres nuances de même ordre, constatation, supposition, souhait, etc.…, relevant d’un unique mode passe-partout qu’il est erroné, partant, de qualifier, comme l’a fait Foucault, d’indicatif. Mais par contre, combien nombreux encore maintenant sont ceux qui ne peuvent concevoir que la distinction temporelle peut ne pas intervenir dans la structure verbale. Assurément le Berbère a conscience comme nous d’un passé, d’un présent, d’un présent et d’un futur, qu’il est capable d’exprimer par un jeu d’adverbes ou que les formes verbales elles-mêmes, avec ou sans particules, peuvent suffire à évoquer. Mais, dans son état de civilisation, ces notions n’ont pas pris le même caractère impérieux que chez nous où d’ailleurs certains temps ne sont pas simplement temporels et où d’autres sont susceptibles d’emplois parfaitement atemporels. Pour l’indigène, comme on disait en Afrique du Nord dans mon enfance, le temps ne compte pas, et ce n’était pas qu’une boutade. Bref, c’est sur autre chose dont l’importance a été et est vraisemblablement encore à ses yeux infiniment plus conséquente, que repose évidemment l’opposition de ce que je continue à appeler provisoirement prétérit et aoriste et de leurs doublures, générales ou partielles, que j’ai qualifiées d’intensives, impératif et aoriste intensifs ayant été jusque là réunis sous le nom de forme d’habitude. j’aurais voulu pouvoir déterminer les nuances de pensée auxquelles doit correspondre en base cette opposition. Faut-il y voir celles d’un accompli et d’un inaccompli, suivant les termes généralement adoptés maintenant par les arabisants, d’un défini et d’un indéfini, d’un déterminé et d’un indéterminé, d’un momentané et d’un duratif, etc., ou, comme je l’envisage, d’un précis et d’un imprécis ? Je n’ose encore me décider tant il est difficile de pénétrer parfois une mentalité qui n’est pas la sienne, mais je serais très étonné, j’en ai trop de témoignages contraires, si cette opposition, en définitive, était, en base, temporelle.



Je ne sais, d’autre part, si l’on accorde une attention suffisante aux révélations d’une simple étude formelle. Si impératif et aoriste d’une part, impératif intensif et aoriste intensif, d’autre part, ont toujours, sauf accident très rare, le même thème, même quand celui du prétérit est différencié, ce n’est pas par le fait d’un simple hasard : c’est qu’il y a entre eux une affinité particulière, par opposition au prétérit. Si impératif intensif et aoriste intensif ont normalement pour base le thème d’impératif-aoriste, et non celui de prétérit, c’est qu’il existe encore entre eux une affinité particulière, par opposition au prétérit et au prétérit intensif, et c’est pour mettre ces rapports en évidence que j’ai procédé à la substitution d’appellation en écartant celle de forme d’habitude quelle que puisse être l’origine de ce dernier élément. Inversement, si je ne crois pas qu’on puisse distinguer entre les verbes comme on le fait parfois en opposant ceux à passé-présent d’une part, futur d’autre part, à ceux à passé d’une part, présent- futur d’autre part, c’est qu’ils ont tous un même rapport de structure entre leurs prétérits et leurs aoristes et leurs intensifs correspondants. Cette difficulté prouve uniquement, une fois de plus, que c’est bien en dehors du plan temporel qu’il faut chercher la solution du problème, et que dans nos translations en français, nous ne faisons pas une traduction, mais une transposition.



Des auteurs, tout récemment encore, se sont ingéniés à dénombrer ce qu’ils appellent les « dialectes ». on en compte communément trois au Maroc et l’on a avancé le chiffre de 300 pour l’ensemble de la Berbérie. Il est exact que, quand un groupe, comme le groupe Zenaga, vit complètement séparé, au Nord du Sénégal, de tout autre élément berbérophone, les différents parlers qui le constituent, finissent par avoir en commun un nombre assez considérable de traits distinctifs, qui, à l’intérieur du berbère, leur confèrent une unité particulière et en font une variété dialectale. Il est encore plus encore plus exact que les sujets parlants, pour désigner leur langue, ont des appellations régionales, apr vastes régions, ainsi tachelhait dans le Sud du Maroc, tamazight dans le Moyen Atlas, taqbailit en Kabylie, tachaouit dans les Aurès et ses annexes, tamahaq ( et autres variantes de tamazight) chez les touaregs. Il est tout aussi exact que quand les imdyazen, ces aèdes du Moyen Atlas, se déplacent pour réciter les poèmes qui leur vaudront les offrandes des auditeurs, il une certaine aire, déjà assez vaste, à l’intérieur de laquelle ils peuvent évoluer avant d’atteindre des limites qu’ils ne doivent pas dépasser sous peine de n’être plus compris et de n’intéresser plus personne. Mais quand on essais d’analyser, dans ces deux derniers cas, qu’il s’agisse d’une masse à peu près continue comme au Maroc ou morcelée en îlots comme dans le Nord de l’Algérie, les éléments sur lesquels repose cette impression de dialecte, on a la sensation d’être sur un terrain particulièrement mouvant. Les critères de variation linguistique ne se superposent pas : l’un, par exemple, celui de la chute de la voyelle initiale du nom, oppose toute la Kabylie berbérophone à l’ensemble des parlers chaouia et de ceux de la région du Chélif ; un autre, l’opposition de « d » emphatique bref et de « t » emphatique bref, associe la partie orientale de la Kabylie et le fragment nord-ouest du pays chaouia en regard de la Kabylie occidentale et du reste de l’Aurès, dans l’évolution sémantique qui a fait passer « timmi » du sourcil au front, un tout petit groupe de parlers kabyles, tout à fait à l’extrémité orientale, se détache de tous les autres parlers kabyles pour rejoindre les parlers chaouia dont ils ne sont d’ailleurs séparés que par une distance de quelque 25 km. à vol d’oiseau. Les exemples pourraient être multipliés. Bref, chaque phénomène a son aire, partant sa vie propre, son expansion personnelle, sans qu’une raison historique, géographique, plus largement sociologique, en dehors de quelques cas d’isolement bien caractérisés comme celui des Zenaga, des Touaregs, de Siwa, et encore sous réserves, ne paraisse pouvoir provoquer de front commun durable. Comme nous en avons fait maintes fois l’expérience pour l’îlot kabyle, les limites de ces aires déterminent sur une même carte un enchevêtrement indescriptible de lignes. Quel trait retenir alors comme critère d’une unité dialectale ? Et pourquoi, souvent, sans quelque arbitraire, celui-ci plutôt que celui-là ? Ainsi autant l’aire dialectale d’un phénomène est quelque chose de précis, autant, généralement, l’aire d’un dialecte est quelque chose de fugitif. Et cette langue berbère, qui ne fournit pas de langue de civilisation, mais simplement des langues locales pour les besoins, chaque fois, d’un groupe social étroitement limité, paraît le plus souvent s ‘éparpiller directement en une poussière de parlers, quatre ou cinq mille peut-être.



Boulifa, quand, étudiant, je l’avais pour répétiteur à la Faculté des Lettres d’Alger, aimait à dire, en pensant « conservatisme », que le « dialecte de la Grande Kabylie » était le plus pur. Naturellement, il était d’Adni, au pied de Fort National. En fait le problème ne se pose pas avec cette élémentaire simplicité. Si nous considérons le vocabulaire, les parlers berbères les plus conservateurs, et de beaucoup, sont ceux des Touaregs du nord. Ceux du sud ne sont pas sans avoir fait et sans faire un certain nombre d’emprunts aux langues noires environnantes. Comment pourrait-il en être autrement, n’envisagerait-on que les interférences économiques et la nouveauté de la flore soudanaises pour des envahisseurs venus par le désert de pays méditerranéens ? Inversement les berbères du Maghreb ont tous emprunté un nombre considérable de mots arabes, point seulement pour des notions nouvelles comme les notions religieuses, mais aussi, avec élimination de mots berbères, pour ce qu’ils connaissent déjà admirablement comme, ici ou là, telle ou telle partie de leur propre corps.



Si nous examinons ce que Ferdinand Brunot a fort ingénieusement qualifié d’ « outils » grammaticaux, la situation est analogue. Ainsi les conjonctions, fréquemment empruntées à l’arabe dans le nord, sont plus constamment constituées par des éléments ou des assemblages d’éléments berbères chez les Touaregs.



Mais s’il s’agit de la morphologie, il n’en est plus de même. Il n’est pas de parler que nous puissions considérer comme plus conservateur que les autres à tous les points de vue. Suivant le cas, nous devons donner la prééminence à tel ou tel groupe. Ainsi pour le participe, les Touaregs qui ont conservé deux nombres et deux genres au singulier, semblent offrir l’état le plus ancien ; au contraire les Kabyles qui n’y distinguent ni genre ni nombre, en sont au stade le plus évolué ; entre les deux, les Chleuhs possèdent encore une distinction de nombre, mais point de genre. Inversement, pour les verbes de qualité ou le prétérit, dans certains parlers, a un système désinentiel particulier, les Kabyles, avec leur pluriel commun aux trois personnes et aux deux genres, nous paraissent les plus archaïsants. Les Touaregs le sont infiniment moins qui n’ont gardé que les désinences de troisième personne du singulier, et les Chleuhs plus du tout qui les ont toutes perdues pour leur substituer intégralement les désinences d’aoriste. Quant aux thèmes, si les trois groupes en question les ont maintenus tous les trois, sous réserve d’une variation dialectale à l’aoriste qui oppose présentement les Touaregs d’une part aux Kabyles et aux Chleuhs d’autre part, tous les autres parlers témoignent d’une dégradation évidente.



Une hiérarchisation analogue pourrait être encore tentée avec les désinences d’impératif, certains parlers gardant à la deuxième personne du masculin pluriel l’ancienne désinence –t, les autres lui ayant substitué celle d’aoriste –m. au total, s’il n’est pas de parler intégralement plus conservateur que les autres auquel se référer constamment, on peut néanmoins considérer que les Touaregs, les Kabyles et les Chleuhs représentent, dans le monde berbère, trois pôles relatifs de conservatisme grammatical.



Et nous voudrions terminer par l’examen d’un dernier problème, celui de la fixité de la langue. Les données apparentes sont contradictoires. D’une part, comme nous l’avons dit en commençant, quelques phrases du XIIè siècle nous prouvent qu’en un point donné, quelques faits de vocabulaire à part, la langue n’a pratiquement point varié dans ces huit cents dernières années. D’autre part, le morcellement linguistique, quand on compare les parlers actuels entre eux, témoigne d’un fourmillement de variations puisque chaque groupement d’un millier d’individus environ, parfois moins, représentent un parler, et que deux parlers ne se superposent jamais exactement. Comment concilier ces constatations ? Et tout d’abord entre deux parlers voisins les différences sont des plus minimes et ce n’est qu’avec l’accroissement des distances qu’elles augmentent au point de devenir immédiatement perceptibles, d’introduire un certain flottement, une certaine gêne dans la compréhension entre deux interlocuteurs, et même d’interdire toute compréhension sans une préparation préliminaire. Mais ces divergences pour un linguiste restent toujours superficielles. Elles intéressent principalement le vocabulaire et la valeur locale précise des termes ; encore l’aire de chaque terme, morcelée ou non, demeure-t-elle généralement fort vaste, sans parler du fond appréciable commun à l’ensemble du domaine. Les variations phonétiques sont toujours élémentaires et vont bien rarement jusqu’à altérer l’aspect du mot au point d’empêcher celui-ci d’être immédiatement reconnaissable à l’analyse, de quelque façon qu’il se présente. La syntaxe, malgré quelques mots-outils, est encore bien uniforme. Enfin, et surtout, la structure, les éléments, les emplois morphologiques sont tellement les mêmes dans tant de cas fondamentaux que si l’on connaît convenablement un parler, quelques semaines suffisent à en acquérir un autre quel qu’il soit ; l’expérience en est courante ; il ne s’agit jamais d’une langue nouvelle. N’ai je pas été moi même profondément surpris et quelque peu déçu, en entreprenant un travail que je pensais être essentiellement de comparaison dialectale, avec l’étude des thèmes verbaux de la forme simple, c’est-à-dire des conjugaisons, d’en trouver tant d’importantes quasi identiques de bout en bout ? En somme deux forces jouent en sens contraire : le particularisme qui pousse à la diversification et le conservatisme qui assure la stabilité. Et c’est le conservatisme qui garde encore la meilleure part. Contrairement à ce que beaucoup pensent, une langue n’évolue pas simplement parce qu’elle est orale. Elément d’une civilisation à très lente évolution _ et c’est le cas de la société berbère depuis des siècles, voire des millénaires_ elle n’a aucune raison de se modifier plus vite que les autres termes de cette civilisation ; elle se maintient, comme le reste, inconsciemment et sans effort. Sans le moindre paradoxe, on peut aller jusqu’à dire que, dans de telles conditions, elle a moins de raisons de transformation qu’une langue écrite, malgré le frein de l’enseignement, parce qu’une langue écrite est nécessairement l’expression d’une civilisation moins stable. Les profondes et brutales perturbations dans une langue orale sont toujours la conséquence d’une profonde et brutale perturbation sociale ; si, en particulier, elle survit à une invasion et se voit adoptée par les envahisseurs, plus barbares ou non, mais de plus forte valeur sociale, elle sort toujours de l’épreuve profondément transformée. Pour le berbère les conditions historiques ont été telles que Carthage et Rome ne l’ont ni éliminé ni transformé, tout prouve combien leur implantation a été réduite et superficielle. L’action des Arabes a été plus conséquente, essentiellement dans le sens de l’extinction, par la fragmentation décisive en îlots d’une masse qui n’était plus partout entièrement homogène, et la réduction progressive des îlots les plus faibles, mais aussi par une vigoureuse et quasi générale invasion de termes, dont de multiples noms, fréquemment employés tels quels, sans réduction au type grammatical berbère, ce qui a introduit partout, sauf chez les Touaregs, une énorme brèche dans le système morphologique. L’intervention de l’Europe, après avoir sans doute freiné l’action de l’arabe, pour des raisons au demeurant absolument inconscientes, peut désormais, involontairement aussi, la rendre plus active. Mais quoi qu’il en soit sur ce point particulier, si elle est suffisamment durable, directement ou indirectement, les perturbations qu’elles apporte sur tous les plans de la vie, sont trop profondes pour que, sinon chez les Touaregs dont la situation est si particulière, du moins au Maghreb, si par hasard la langue berbère n’en disparaît pas définitivement, elle n’en sorte profondément transformée. Et si nous revenons une dernière fois au passé, il faut assurément, dans le cadre du chamito-sémitique, tant les résultats des recherches d’apparentement restent médiocres, qu’il y ait eu, à un moment, dans les conditions de vie de ceux qui véhiculaient cette langue, en dehors des faits déjà rappelés, une ample et forte secousse.






André BASSET

Professeur à l’Ecole des Langues Orientales